Cet article est issu d'un entretien que j'ai eu avec Serge K.
Levan, consultant, formateur et expert du travail
collaboratif en ligne et à distance.
Selon vous, le travail collaboratif peut-il être considéré comme une des solutions aux risques psychosociaux (RPS) ?
SKL : Je ne suis pas un spécialiste des RPS au travail mais je sais que derrière ce terme on retrouve le stress professionnel et les violences internes ou externes. Je ne parlerai que des situations de stress chronique qui sont fortement corrélées à des causes organisationnelles et managériales. Dans cette perspective il me paraît évident que le travail collaboratif à distance, en tant que nouvelle forme d’organisation du travail et de la communication, est un facteur majeur susceptible d’avoir des incidences positives ou négatives sur le stress professionnel. Je pense même qu’il est en train de devenir la grosse affaire des professionnels de la santé au travail et, bien entendu, du management des entreprises. Maintenant, est-ce que le travail collaboratif en ligne et à distance peut contribuer à la transformation, voire à l’atténuation du stress professionnel ? Personnellement j’ai tendance à adopter le point de vue de la psychodynamique du travail[1] qui souligne les manières qu’utilise une personne pour se mettre en résonnance avec les conditions de travail qui lui sont imposées. Le postulat de cette approche est qu’un individu a besoin de participer à la construction d’une œuvre commune, car à travers sa contribution il peut trouver son identité et donner du sens à son travail. Ma vision du travail collaboratif en ligne et à distance, que j’envisage comme un nouvel « agir organisationnel », rejoint ce postulat. Dans un contexte de travail donné, avec des individus singuliers, comment trouver la tension optimale entre les objectifs de l’organisation (contraintes) et les besoins psychologiques de l’individu (attentes) ? Pour moi, la réponse se trouve dans une compréhension détaillée de l’organisation et du contenu du travail. Autrement dit, le travail sur les pratiques collaboratives en ligne et à distance se retrouvent au premier plan car elles sont susceptibles de transformer et d’atténuer les risques psychologiques et sociaux induits par l’activité de travail. Je pense même que la démarche consistant à construire collectivement des pratiques collaboratives adaptées à une situation de travail avec les personnes réellement impliquées va au-delà du modèle de Karasek[2] car on y intègre une vision plus individuelle de l’homme au travail. Donner à un collectif de travail la possibilité de construire ses propres pratiques collaboratives, c’est redonner à chaque individu son rôle d’acteur, doté d’une identité personnelle et sociale. Si l’approche du travail collaboratif à distance aide les gens à agir sur l’activité de travail elle-même, alors je pense qu’on peut modifier positivement les risques psychosociaux.
Le travail collaboratif serait l’antidote du aux souffrances travail moderne ?
SKL : Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas
dit ! Maintenant je dois moduler ma réponse sur les avantages réels du
travail collaboratif tel que je l’ai défini dans les articles précédents,
c’est-à-dire comme une nouvelle forme d’organisation du travail et de la communication.
Tous les travaux récents en sociologie clinique ou en psychodynamique du
travail pointent le même faisceau de causes organisationnelles et managériales
du stress professionnel. Or les entreprises sont soumises à des changements
organisationnels incessants - et parmi ceux-ci figure le travail à distance,
quelles que soient ses modalités - auxquels les salariés sont sommés de
s’adapter. L’idéologie managériale dominante peut se résumer par « Toujours plus avec toujours
moins ». La multiplication des formes d’organisation du travail à
distance qui vise un accroissement de la flexibilité du travail s’accompagne
inévitablement de nouvelles pratiques managériales souvent stressantes pour les
managés comme pour les managers eux-mêmes. Et qu’on le veuille ou non, la
collaboration en ligne et à distance que tout le monde valorise n’est qu’un
habillage d’un nouveau mode de domination, très subtile, qui passe par plus
d’autonomie (mais de l’autonomie contrôlée) et plus d’implication (mais de
l’implication contrainte)… Dans ce contexte-là, le travail collaboratif à distance
peut se présenter comme un producteur ordinaire de situations « stressogènes » !
Les gens sont assommés par un discours presque exclusivement promotionnel
autour des TIC, synonymes de progrès et de modernité, vecteur de croissance
économique et d’émancipation des peuples ! Ce discours est tellement
dominant qu’il pénalise une réflexion relative aux effets des TIC sur les
utilisateurs. Mais comme le souligne parfaitement un tout récent rapport du CAS[3]
(Centre d’analyse stratégique), les TIC sont au premier rang des facteurs de
changement qui mettent sous tension le monde des organisations du travail. Dans
la collaboration à distance, les TIC sont évidemment incontournables. Et je
considère même que leur importance, stratégique et opérationnelle, dépasse
largement leur statut de simples « outils ». Ce qui m’inquiète ce
n’est pas tant la relative immaturité des pratiques collaboratives du salarié
moyen (tout niveau hiérarchique confondu) que les dérives des pratiques
managériales qui, elles, tendent à accentuer les contraintes psychologiques et
sociales spécifiques au travail collaboratif en ligne. Le stress professionnel
résulte principalement d’une intensification de l’engagement individuel dans
des situations de travail et de communication souvent paradoxales. Par exemple,
la rhétorique managériale prône systématiquement le travail en équipe, mais la
pratique des entretiens annuels repose principalement sur des objectifs et une
performance attachés à l’individu. L’individualisation croissante du travail
est un fait, alors que dans le même temps la collaboration - et a minima la
coopération - s’impose pour « faire plus avec moins ». Désormais on
parle de pathologies de surcharge
pour les pathologies liées aux nouvelles formes d’organisation du travail. Et
le travail collaboratif en ligne et a fortiori à distance peut contribuer à
cette surcharge. Ne serait-ce que par la multiplication des médias de
communication synchrones et asynchrones.
Vous avez parlé à plusieurs reprises dans nos entretiens de « collaboration forcée », qu’entendez-vous par cette expression ?
SKL : Je ressens, depuis une dizaine d’années, un phénomène qui m’interpelle beaucoup : celui de la collaboration forcée. Je m’inspire à dessein du concept de « coopération forcée » proposé en 1999 par Thierry Coutrot[4]. Ce concept correspond à une nouvelle forme de mobilisation de la force de travail par l’obligation de performance et par les contraintes issues des marchés financiers : c’est au prix de vos performances collectives que vos emplois seront sauvegardés… En pratique, la coopération forcée caractérise bien les collectifs artificiels construits par le management de proximité lorsqu’il faut établir une liste de noms qu’on appelle, sans frémir, une « équipe projet ».
En tant qu’économiste, Coutrot a publié en décembre 1999 un ouvrage particulièrement riche sur les régimes de mobilisation des salariés. Que dit-il ? Dans un système néo-capitaliste qui vise avant tout à rentabiliser les fonds investis, la performance de l’entreprise repose sur sa capacité à coordonner (je rappelle que la différence entre coopération et collaboration réside dans la modalité, hétéronome ou autonome, de la coordination) et à contrôler le travail de ses salariés (salariés que la langue managériale désigne par « collaborateurs » !). Or, toutes les formes de coordination ne se valent pas et, surtout, le collectif de travail ne se manie pas comme un troupeau de bourrins ! Pendant longtemps l’entreprise capitaliste a privilégié le caporalisme ou le paternalisme, provoquant en retour moult conflits et luttes sociales. Même s’il existe encore de véritables bagnes, la tendance est quand même à des formes d’organisation moins autoritaires et hiérarchiques (voir les discours sur les structures plates, le management transversal, etc.) mais finalement plus contraignantes. Car la contrainte est désormais exercée par les marchés financiers (la moyenne de rentabilité est connue : en dessous de 15% on coupe les têtes). Marchés financiers sur lesquels les salariés ont bien moins prise que dans le cas d’une entreprise classique, quand le patron est « à portée de main ». Coutrot argumente ainsi son analyse : les pays capitalistes développés tendent à converger vers un modèle néo-libéral de « coopération forcée ». Cette organisation du travail est marquée par le fait que les salariés s’impliquent (c’est le volet coopération) mais sous la seule pression des contraintes systémiques issues des marchés financiers, d’une part, et de la précarité induite par un chômage de masse sur le marché du travail, d’autre part (c’est le volet forcée). Je rejoins cette explication du concept de « coopération forcée » car je l’ai personnellement vécue et maintes fois vérifiée sur le terrain dans mes missions sur le travail collaboratif. Coutrot dit aussi que les salariés sont « (…) des sujets dans leur travail, des objets dans leur emploi (…) ». Là aussi je le constate : on voudrait que les salariés mobilisent leur intelligence au service de l’entreprise (voir certains discours sur l’intelligence collective, sur la gestion des connaissances, sur l’entreprise apprenante… et autres inventions managériales) alors qu’en retour l’entreprise les traite comme des marchandises, dont on se sert ou que l’on jette au gré des circonstances (les « ressources humaines » sont gérées comme d’autres ressources : mobilières, immobilières, financières, technologiques… voir aussi les discours récents sur le capitalisme cognitif !). L’appropriation de pratiques collaboratives en ligne et à distance exigent indéniablement des efforts individuels et collectifs. La construction même de ces pratiques collaboratives suppose un minimum de mobilisation d’une part de l’intelligence des salariés d’un groupe ou d’une équipe projet. On peut donc se poser la question de savoir ce qui peut motiver cette mobilisation des salariés. Et jusqu’à quel degré de mobilisation cette motivation peut conduire. Or je constate très souvent que, loin d’être une option choisie, le « travail collaboratif » est généralement une option subie. D’où mon intérêt pour les travaux sur le consentement au travail, sur l’autonomie contrôlée, la mobilisation des subjectivités, sur l’implication contrainte… Car tout cela détermine complètement la performance des pratiques collaboratives en ligne et à distance. Tout autant que la pertinence fonctionnelle des outils de collaboration en ligne. Outils que les discours techno-centrés mettent trop souvent au premier rang.
Cette coopération forcée est-elle inévitable dans les nouvelles formes
d’organisation ?
Comme on ne peut pas penser le travail moderne en dehors de sa dimension collective, la question de la coopération et de la coordination est omniprésente. On ne peut pas aborder la problématique de la collaboration simplement par l’organisation (au sens des processus et des structures de travail) et encore moins par la seule technologie (au sens des outils et de leur utilisation) en faisant abstraction des déterminants sociaux et économiques qui pèsent sur nos organisations du travail. Et encore, penser le travail collaboratif en France n’a sans doute rien à voir avec le travail collaboratif en Chine. Mes propos se limitent aux réalités françaises. Ce qui touche directement le « travail collaboratif » au sens des pratiques collaboratives en ligne et à distance relève sans doute du concept de régime de mobilisation. C’est ce concept dont on ne parle pas assez qu’il faut connaître et essayer de comprendre car il désigne l’objectif de l’employeur (via le contrat de travail, le salarié doit maximiser son efficacité pendant la durée de travail achetée) qui s’impose à l’employé (via les règles du droit du travail). Autrement dit le régime de mobilisation conduit les dirigeants à exploiter au maximum les ressources dont ils disposent (personnels, méthodes, techniques…) pour maximiser leurs résultats par rapport à des objectifs qu’on leur impose et garder leurs places, voire leurs emplois. Les salariés tendent à coopérer sous les contraintes simultanées (coopération forcée) :
- des marchés financiers (taux de rentabilité) et de l’emploi (chômage croissant),- des normes sociales à respecter (normes de communication, de coopération, de coordination et de contrôle…).
Je crois qu’il faut comprendre ce nouveau régime de mobilisation comme une articulation du changement et de la continuité. Je m’explique : avec les nouvelles formes d’organisation il y a bien changement dans les moyens puisque les critères tayloriens de la productivité et les modalités de gestion associées ont fait long feu ; mais il y a bien aussi continuité dans les finalités puisque les objectifs de rentabilité n’ont pas varié, il s’agit toujours d’augmenter la productivité, le rendement du travail. Je pense que ce nouveau régime de mobilisation s’applique tout à fait au travail collaboratif en ligne et à distance qui est un moyen d’augmenter la productivité, le rendement et la rentabilité du travail.
Et concrètement, comment ce régime de mobilisation peut-il engendrer des pathologies de surcharge ?
SKL : Avec les mutations organisationnelles, le
management est obligé de penser autrement le gouvernement des « ressources
humaines ». Et ce régime de mobilisation doit permettre de concilier
l’obligation de résultats en adéquation avec les nouveaux critères de
compétitivité avec la préservation d’une certaine paix sociale. Cela implique
de faire admettre à tous les salariés la rationalisation des nouveaux modes
d’organisation du travail qui sont des « solutions affirmées » à la
crise et des « réponses performantes » aux impératifs économiques et
financiers. Le discours managérial qui vante les mérites du « travail
collaboratif » est soutenu par le discours commercial des vendeurs de
technologies et de tous les acteurs associés dont, bien évidemment, les
sociétés de services informatiques et les sociétés de conseil. Ce discours
cherche à construire un ensemble articulé de croyances, de dogmes, de règles…
pour assurer un peu de cohérence entre les exigences du capitalisme dans un
contexte hyper concurrentiel d’une part, et la logique de reproduction
artificielle des groupes et équipes de travail dans l’entreprise. Concrètement
les modèles des « virtual teams » et du « workshifting »
bourrés de technologies et saupoudrés de concepts de performance RH sont
typiquement des configurations de travail (nouveau moyen) pour optimiser la
rentabilité économique d’un travail collectif flexible et déspatialisé (même
finalité). Dans les équipes projet, j’entends toujours la même
rengaine propre à la culture de la haute performance (la culture de ceux
qui jouent en « première division ») : il faut faire plus, mieux
et plus vite avec moins. Cela engendre beaucoup de pression, de
l’intensification du travail, une grosse culture de l’urgence, etc. Tout cela
vient alimenter ces nouvelles pathologies de surcharge. Vous comprenez bien que
les entreprises n’offrent pas des smartphones et des tablettes dernière
génération à leurs salariés sans avoir une petite idée derrière la tête…
[1] Discipline lancée par Christophe Dejours dans les années 1970, la psychodynamique du travail analyse les processus psychiques mis en place par une personne face à la réalité du travail.
[2] Le modèle de Karasek est aujourd’hui le plus utilisé dans les recherches sur la santé au travail. Le modèle s’appuie sur un questionnaire qui permet d’évaluer pour chaque individu l’intensité de la demande psychologique (quantité de travail, intensité ressentie) à laquelle il est soumis, la latitude décisionnelle (marges de manœuvre) dont il dispose, et le soutien social (aide des supérieurs hiérarchiques ou des collègues) qu’il reçoit sur son lieu de travail. Pour la première fois en France, le questionnaire de Karasek a été utilisé dans le cadre de l’enquête Sumer 2003.
[3] Voir http://www.strategie.gouv.fr/content/rapport-l%E2%80%99impact-des-tic-sur-les-conditions-de-travail
[4] Thomas Coutrot, 1999, Critique de l’organisation du travail, éditions La Découverte, Paris, 120 pages. C’est dans ce petit livre, qui fait suite à son ouvrage L’entreprise néo-libérale, nouvelle utopie capitaliste ?, qu’il présente l’essentiel de son concept de coopération forcée. La question centrale de son analyse pourrait se résumer ainsi : comment rendre compte du fait que les salariés semblent si souvent coopérer gratuitement ? Pour Coutrot la réponse est claire : la coopération est forcée par la pression des marchés financiers et la précarité de l’emploi. Les salariés coopèrent en partie aussi pour conserver l’estime des pairs et pour lutter contre l’ennui.






