Bernadette LECERF-THOMAS, pouvez-vous nous dire en quelques mots ce que sont les neurosciences ?
BLT : Les neurosciences ont émergé dans les années 60-70, c’est la science du cerveau, du système nerveux humain. Elles ont des objectifs médicaux, mais tentent également de comprendre les mécanismes de l’intelligence humaine.
Les neurosciences sont le fruit de la collaboration de neurologues, de psychologues, de neuropsychiatres, de biologistes, de mathématiciens, de physiciens… C’est une science extraordinaire qui fédère des métiers différents qui, initialement, ne travaillaient pas ensemble.
Ces nouvelles connaissances sont importantes pour les relations humaines, le management, l’accompagnement, le coaching... Elles crédibilisent considérablement des interventions des professionnels des sciences humaines.
Cela permet de sortir de certaines croyances, par exemple que nous disposons d’une rationalité objective. Alors que chacun est sous l’influence de ses émotions. Que raison et émotions sont indissociables et que nous sommes des êtres subjectifs.
Les connaissances apportées par les neurosciences sont très intéressantes pour les managers, mais également pour les coachs. Les coachs sont porteurs de conviction sur les besoins humains. Mieux appréhender la complexité humaine leur permet d’aborder les comportements avec des bases scientifiques en complément de leur formation au coaching. Cela leur donne des éléments afin de passer d’un discours fondé sur les convictions à un discours appuyé par des preuves scientifiques.
Quel message aimeriez-vous passer aux professionnels ?
BLT : Connaitre à minima les fonctionnements cognitifs et émotionnels humains est un pré requis indispensable pour les coachs et les formateurs.
Les techniques comme la psychanalyse, l’analyse transactionnelle... ont été créés à une époque où les connaissances étaient principalement fondées sur l’observation des comportements. Aujourd’hui les neurosciences permettent de voir ce qui ce passe dans le cerveau lors de ces comportements. Cela ne remet pas en cause la plupart des acquis, mais permet d’aller plus loin. Pour certaines maladies comme l’autisme, par exemple, les neurosciences ont permis de changer de regard sur les malades et leur famille.
A votre avis quel sera l’apport des neurosciences pour le management ?
BLT : Les neurosciences vont faire pour le management ce que les connaissances scientifiques de la nocivité du tabac ont fait pour la consommation du tabac. Elles vont permettre de comprendre pourquoi certaines pratiques sont performantes et pourquoi certaines autres ne le sont pas. Par exemple, dans le cadre des risques psycho sociaux, il est demandé aux managers de faire évoluer leurs comportements sous stress. Comprendre ce qui se passe dans un « cerveau » stressé, permet de mieux gérer ses propres tensions sans en faire profiter les autres. C’est aussi comprendre pourquoi ce n’est pas facile et qu’il y a des circonstances où cela peut s’avérer impossible.
Aujourd’hui les managers doivent aller vite, ils ne voient pas ce qui rend certains comportements contre-productifs. Il est possible de leur donner une injonction d’exemplarité, mais beaucoup sont stressés. Et, sous stress, c’est extrêmement difficile d’être exemplaire ! Connaître mieux les fonctionnements neurobiologiques de l’être humain permet de manager autrement.
Que disent les neurosciences sur le besoin de reconnaissance au travail par exemple ?
BLT : Le besoin de reconnaissance est essentiel. La satisfaction dans notre travail et la reconnaissance obtenue contribuent à notre performance. Il existe un circuit neuronal lié à la récompense. Il s’active lors d’un cycle « désir – action – satisfaction ». Il a la particularité de stimuler la production de dopamine dans le cerveau.
C’est un besoin qui fait partie de nous et qui s’incarne par l’activation d’une glande cérébrale, l’accumbens. C’est un besoin physiologique profond qui produit de l’épanouissement, qui facilite l’apprentissage…
Je me souviens d’une expérience réalisée dans une école, où suite à des tests fictifs de mesure de QI, on avait désigné au hasard les élèves brillants aux enseignants. Un an plus tard, ces élèves étaient effectivement en réussite scolaire ! Que disent les neurosciences sur cette expérience ?
BLT : j’ai utilisé cette expérience dans « Neurosciences et management, le pouvoir de changer » afin de montrer l’importance des croyances sur les comportements. Cette étude date des années 60. Elle est appelée l’effet Pygmalion ou Rosenthal, du nom de son inventeur. Elle a eu pour but de tester le pouvoir des prophéties auto réalisatrices.
Elle a permis de démontrer que selon qu’un enseignant croit s’adresser à quelqu’un d’intelligent ou à quelqu’un qui ne l’est pas, il adopte des comportements différents. Les neurosciences par leurs apports sur le rôle des émotions et par la découverte des neurones miroirs, permettent de comprendre pourquoi ce type de comportement se fait à l’insu de celui qui le pratique. L’enseignant ne se rend pas compte qu’il agit à partir d’une évaluation de l’élève fondée sur des croyances. Il envoie des signaux qui disqualifient ou valorisent les compétences de l’élève.
Toutefois, il faut reconnaître que beaucoup d’enseignants connaissent ce piège depuis longtemps. Les neurosciences apportent à ceux qui aiment comprendre les soubassements de leurs propres comportements des éclairages sur l’importance des émotions dans nos processus de décisions.
Je prends un exemple concret de la fusion de deux équipes avec des problèmes de motivation par manque de sentiment d’appartenance. Que peuvent apporter les neurosciences ?
BLT : Deux équipes, cela constitue deux univers mentaux, deux histoires, deux systèmes managériaux ! Pour chaque équipe, il y a deux réalités différentes qui s’incarnent dans leurs cerveaux. Leur demander d’abandonner cette réalité d’un coup de baguette magique n’a pas de sens (des constructions neuronales correspondent à cette expérience). Pour transformer ses représentations, s’ouvrir à de nouveaux possibles, la personne à besoin de faire un travail de désapprentissage et d’apprentissage. Dis autrement elle doit faire le deuil de son passé. Les coachs et les thérapeutes savent cela, les neurosciences permettent d’expliquer quel processus neurologique est à l’œuvre quand ce changement s’opère.
Donc, pour que ces deux équipes puissent travailler ensemble de façon harmonieuse et productive, il va falloir qu’elles expriment leurs sentiments et leurs représentations. Ceci afin de faire le constat de l’obsolescence de leurs pratiques par rapport à la nouvelle situation. Puis qu’elles imaginent de nouvelles stratégies. Au cours de ce processus, il a été observé comment le cerveau se réorganise. Il y a inhibition de routines cognitives et activation de nouvelles stratégies cognitives.
Si le contexte est différent, chacun doit réadapter ses représentations ! Il n’y a pas de recette qui fasse fie du contexte. Notre cerveau nous permet l’adaptation aux nouveaux contextes, il a cette compétence. Mais il exige certaines conditions pour pouvoir l’utiliser pleinement !
Les neurosciences nous confirment que chacun est toujours en adaptation à un contexte. Notre cerveau est l’objet le plus complexe connu sur terre. 100 milliards de neurones, 1 million de milliards de connexions synaptiques et la flexibilité neuronale permettent l’adaptation et l’évolution des connaissances et des compétences. Les marges de manœuvre dont nous disposons ont, bien sûr, des limites, mais l’être humain à des capacités d’adaptation remarquables par rapport aux animaux. Son cortex préfrontal est au cœur de cette capacité.
Les neurosciences expliquent-elles les « incompatibilités d’humeur » entre collègues ?
BLT : En fait chaque individu dispose d’un cerveau « différent ». Quand il arrive au monde son cerveau est opérationnel à 25%, ensuite il se construit en interaction avec son environnement. Quand il est adulte, il dispose d’une anatomie générale standard – quand tout va bien – mais son cerveau est constitué de communications neuronales spécifiques.
Il faut miser plutôt sur la complémentarité ?
BLT : Un autre ne voit pas le monde comme vous, un autre a des réactions émotionnelles qui ne sont pas construites comme les vôtres. Il a une mémoire, des perceptions, des façons d’évaluer les situations qui sont différentes des vôtres. Cela peut être une différence à la marge ou une différence importante. Même deux jumeaux ont des cerveaux différents. C’est cela la richesse de l’être humain. C’est aussi pour cela que savoir communiquer est essentiel.
Dans votre activité, qui accompagnez-vous et comment ?
BLT : J’accompagne coachs, consultants, formateurs, DRH. Je fais de la supervision et de la formation sur les neurosciences et leur application dans les situations d’accompagnement et de formation.
Je vulgarise et je transmets des connaissances venant des neurosciences en les reliant aux sciences sociales et aux pratiques managériales. J’offre aux consultants et aux coachs la possibilité d’enrichir leurs discours et leurs pratiques grâce à ces nouvelles connaissances. Je les aide à intégrer ses apports et à travailler sur de nouvelles méthodes d’intervention en lien avec ses connaissances.
Que proposez-vous dans votre atelier de créativité ?
BLT : Lors de l’atelier de créativité, je vais parler de l’attention (quels sont les mécanismes de l’attention ? comment, par la créativité, il est possible de déplacer l’attention des gens pour les ouvrir à de nouvelles possibilités). Nous ferons des exercices de créativité afin de faire des liens entre les apports venant des neurosciences et la pratique des consultants.
En septembre, j’ai prévu un atelier sur le Stress et la Reconnaissance qui peut intéresser ceux qui travaillent sur les risques psychosociaux.
Vous allez commencer deux groupes de supervision bientôt, à qui sont-ils destinés ?
J’en démarre un en septembre 2012 et l’autre en janvier 2013. Ils seront adressés à différents publics. Celui de septembre est destiné au coaching individuel, au coaching d’équipe et à la formation. Celui de janvier sera pour les consultants et les coachs qui pratiquent le coaching d’organisation. Je m’adapterai par rapport au groupe, mais comme nous choisissons des thèmes avec le groupe, il faut un peu d’homogénéité, car les apports des neurosciences sont un domaine vaste.
Fin août, début septembre, vous allez sortir un livre sur le thème « Activer vos talents avec les neurosciences ». Le besoin des talents se pose de plus en plus surtout avec les problématiques soulevées par les RSE… Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire sur ce thème ?
Ce qui m’intéresse, c’est d’aider ceux qui souhaitent apprendre des neurosciences comment être plus à même de se développer. Je suis également très attachée à la coopération et aux compétences collaboratives qui me semblent être des enjeux critiques aujourd’hui.
Comment activer les talents, individuellement et collectivement. C’est ce que je m’efforce de décrire à l’aide des neurosciences en lien avec les pratiques managériales et les sciences sociales.
Quelles sont les conditions pour que nous soyons à l’aise dans le collectif ? Les talents d’un sujet sont l’expression de son identité. Pour son épanouissement cette expression est en quelque sorte existentielle et vitale. Mais le développement individuel doit aussi se faire dans l’interaction avec les autres. L’innovation est à ce prix. Si nous voulons être plus intelligents ensemble, il faut aussi savoir comment faire pour coopérer de façon productive.
Merci Bernadette Lecerf-Thomas !







Commentaires